Ils ne parlent plus
Ou seulement , parfois , du bout des yeux
Ils sont pauvres , toutes illusions perdues
Leur seul trésor : un cœur pour deux
Chez eux , ça sent le thym , le propre et la lavande
Et l’on retrouve le verbe d’antan
Qu’importe ou l’on se trouve , on vit tous en province quand in vit trop longtemps
Est-ce d’avoir trop ri que leur voix se lézarde quand ils parlent d’hier
Que d’avoir trop pleuré que des larmes encore leurs perlent aux paupières
S’ils tremblent un peu , est-ce de voir vieillir la pendule d’argent
Qui ronronne au salon , qui dit oui, qui dit non , qui dit je vous attends

Les vieux ne rêvent plus , leur livre et leur piano sont refermés
Le petit chat est mort , le muscat du dimanche ne les fait plus chanter
Les vieux ne bougent plus , leurs gestes ont trop de rides
Leur monde est trop petit
Du lit à la fenêtre , puis du lit au fauteuil et pour finir , du lit au lit
Et s’ils sortent encore , bras dessus bras dessous , tout habillés de raide
C’est pour suivre au soleil l’enterrement d’un plus vieux , l’enterrement d’une plus laide
Et le temps d’un sanglot , oublier toute une heure la pendule d’argent
Qui ronronne au salon , qui dit oui, qui dit non , qui dit je vous attends

Les vieux ne meurent pas , ils s’endorment un jour et dorment trop lontemps
Ils se tiennent la main , ils ont peur de se perdre , et se perdent pourtant
Et l’autre reste là , le meilleur ou le pire , le doux ou le sévère
Cela n’importe pas , celui des deux qui reste se retrouve en enfer
Vous le verrez peut-être , vous le verrez parfois , en pleur et en chagrin traverser le présent
En s’excusant déjà de n’être pas plus loin
Essuyant devant vous , une dernière fois la pendule d’argent
Qui ronronne au salon , qui dit oui, qui dit non , qui leur dit « je t’attends »
Qui ronronne au salon , qui dit oui, qui dit non , et puis qui nous attend

JACQUES BREL

LES VIEUX
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